LA REPUBLIQUE DES ANIMAUX

Un jour,  les oies,  les ours,  les cygnes,  les dauphins et les grues décidèrent de créer ensemble,  une  République  des Animaux. Chaque groupe se propose pour une tâche civique d'importance première.

.-- Nous serons les protectrices de la Cité, dirent les oies. Rappelez-vous combien  nous  avons  été  vigilantes  lorsque que la ville fut attaquée.  Mieux et plus que les chiens de garde dont c'est la fonction, nous avons crié au péril de notre vie et de notre voix, réveillant la garnison qui a permis de sauver des milliers de personnes.

.-- Nous aimons les hommes,  modulèrent les dauphins,  de leur voix douce  et  murmurante.  Nous  comprenons  leurs pensées. Nous servirons de moyen de communication entre nous et eux.

.--  Quelque chose de plus majestueux et fier que notre blancheur immaculée existe-t-il sur Terre ?   dirent  les  cygnes. La beauté que nous représentons est un cadeau pour chacun des êtres vivants vivant sur cette Planète.  Nous  serons un exemple dans les milieux de l'Art.

.-- Nous ferons la justice, dirent les ours. Tout le monde nous craint. Cela nous sera facile.

Les grues ne disaient rien.

.-- Et vous ? demanda la foule des animaux. Ne ferez-vous donc rien ?

Les volatiles gênés, baissaient la tête.  Certains même cherchaient à la cacher sous leurs plumes rousses.  Oui, à cette époque, les grues étaient rousses.  En effet, les bêtes reconnaissaient qu'elles n'étaient capables  d'aucune  prouesse. Elles ne savaient, ni faire le chien, ni comprendre les pensées, ni servir de modèle d'élégance.

Elles se tenaient sur leurs échasses, en glapissant à mi-voix. La  seule  chose  qu'elles  puissent  avoir, était  leur  chant discordant. Là-dessus, comme pour faire la démonstration de ce qui venait d'être dit, toutes les grues se mirent alors à glapir en choeur, d'une façon criarde et vraiment discordante qui laissa les autres animaux, consternés.

.-- Que peut-on faire avec ça ? s'écrièrent les oies.

Les cygnes se bouchaient les oreilles avec leurs ailes.  La confusion était générale.  Mais les dauphins qui savaient lire dans les pensées, savaient que les grues étaient pleines de bonne volonté.

Ils prirent leur défense.  Et le pacte d'une République des Animaux fut conclu,  en incluant  les  grues. C'était  une  idée généreuse qui fut récompensée dans les jours suivants.  Cela se passait à des milliers d'années de là, bien des siècles avant Jésus-Christ, et même avant Plutarque.

A cette époque, vivait un homme nommé Ibis,  célèbre entre tous,  qui  fut  invité  par  la  ville  d'Holophrastique,  pour  y disputer de chant et de poésie,  aux Jeux Olympiques de l'éloquence.  Car Ibis était un fameux poète fort réputé tout au-delà de l'horizon. Il s'accompagnait à la cithare de façon si merveilleuse, que c'était un bonheur de l'écouter.

Il avait pour concurrent un autre créateur lyrique du nom d'Hélion,  qui arrivait toujours  en  seconde  position  derrière le talent d'Ibis, ce qui le rendait fou de jalousie.  Pour se rendre à Holophrastique,  les deux hommes  prirent  le  même bateau. Or Hélion, avec une arrière-pensée malsaine, s'était caché sous le déguisement d'un simple marin.

Ibis au contraire,  était monté à bord du bateau avec son précieux instrument de musique incrusté d'or et son costume de scène rebrodé de de pierres précieuses. Il avait enfermé le tout dans un coffre d'argent. Malheureusement, à peine hors du chenal, les marins cupides,  poussés par Hélion,  décidèrent de le tuer pour prendre  ce  qu'ils  croyaient  être, à leurs yeux, un trésor. 

Pendant qu'Ibis, ne se doutant de rien, dînait dans sa cabine, un groupe d'oies qui avait été embarqué pour faire le voyage, entendit que le complot devait aboutir le soir même, à la tombée de la nuit.

Les volatiles, en rangs serrés, se placèrent alors sur le pont, avec à sa tête la reine des oies qui prit l'initiative du mouvement pour intervenir.

Lorsque que les félons voulurent descendre pour égorger l'Aède Ibis, les bêtes courageuses, les repoussèrent en criant de toutes leurs cordes vocales, pour avertir la victime présumée.

Tout de suite, Ibis comprit qu'elles ne pourraient pas tenir longtemps. Il décida alors de mourir en beauté. Il ouvrit son coffre. Il mit son habit d'apparat, se maquilla magnifiquement et, protégé encore pour quelques temps par les oies courageuses,  il monta sur le pont, avec sa cithare incrustée d'or et de pierreries.

Là, placé à l'arrière, sur la place la plus élevée, celle qui domine le bateau,, il commença à chanter. Sa voix aurait attendri les plus cruels, tant sa gorge, telle celle du rossignol, savait évoquer mélodieusement, le chant du vent dans les voiles, le bruit cristallin des sources dévalant en cascades sur des paroles, dont les mots se répondaient entre eux, s'exprimant avec plus de musicalité que les triolets des mésanges.

Hélas ! Les matelots excités par Hélion étaient plus cruels que des bêtes fauves. Ils avançaient inexorablement malgré les coups de becs des oies. Lorsque les brigands furent à un mètre de lui, Ibis se voyant perdu, se jeta dans la mer, le plus loin possible du bateau, en serrant sa cithare contre lui.

Mais avant qu'il ait touché l'eau, les dauphins qui se pressaient contre le navire, le reçurent, faisant de leurs corps, un trône sur lequel un voyage fantastique commença. Les animaux-marins se pressaient sous lui, se remplaçant, faisant de leurs dos, le siège le plus moelleux qu'il ait jamais connu.

Les animaux cherchaient si visiblement à lui faire honneur, que celui-ci, pour les remercier, se remit alors à chanter, parfaitement à l'aise, malgré le vitesse incroyable de cette traversée magique.

Or, il se trouvait qu'à cette même période, l'époque des Joutes venait de commencer sur le Mont Faron. Un grand nombre d'invités était déjà arrivé et les Fêtes se déroulaient avec comme d'habitude, les meilleurs conteurs, poètes, danseurs, musiciens, artistes plasticiens, qui pouvaient exister au monde.

Les guetteurs repéraient les nouveaux arrivants venus de terre et de mer.

Lorsque, tout à coup, alors que la lune brillait sur les vagues, ils virent venir de loin, dans le sillage frissonnant, des dauphins nageant de façon majestueuse. Ils portaient sur son dos, un homme brillamment vêtu qui chantait de façon si émouvante qu'elle fit trembler toute l'assistance.

Malheureusement, à cette époque, le port de ce qui devait devenir plus tard Tholon, puis Toulon, n'était pas aménagé pour permettre aux bateaux d'accoster. Le rivage n'était que marais et le cortège ne pouvait aborder.

Pendant que la foule, accourue à ce miracle, cherchait alors comment on allait pouvoir sauver le merveilleux Ibis de ce naufrage, un groupe de cygnes apparut à l'horizon.

Leur vol si parfait, la blancheur éclatante de leur groupe, leur allure royale, formaient un tableau qui, lorsque les oiseaux prirent le poète sur leurs ailes pour le déposer au milieu de l'esplanade préparée sur la place des Fêtes pour les Joutes, devint féerique.

Ce fut avec un enthousiasme général que les Faronnais purent entendre le récit de ces aventures rocambolesques, chanté par le héros lui-même.

Or, parmi les concurrents, se trouvait Hélion accompagné de sa harpe, qui comptait comme toujours, parmi les favoris. Celui-ci, jusque là en tête, comprit que face à Ibis et au récit qu'il faisait de son étrange voyage, la victoire allait lui échapper. Il décida alors, une fois de plus, de l'éliminer.

On en arriva au soir qui allait désigner le vainqueur. Dans le noir, le malfaisant se hisse vite sur un pin, avec pour arc, sa harpe et pour flèche son couteau. Il avait l'intention de tirer sur Ibis, afin de pouvoir, son rival étant mort, être déclaré vainqueur de la compétition.

La partie semble perdue pour Ibis. Maintenant la lune haute, éclaire entièrement la future victime. Du sommet de l'arbre, Hélion vise le coeur. Les auditeurs fascinés par le chant sublime d'Ibis, ne se doutent pas du drame. Mais les grues, alertées par leur reine couronnée, se mettent en face du pin, attirant par leur caquetage, le regard des spectateurs vers l'assassin en puissance.

On découvre alors Hélion, son arc à la main. On le descend de la cime. On lui pose des questions. L'immonde nie, se défend. Mais les grues tournent au-dessus de sa tête en criant de leur voix tonitruante de fausset : " Tueur, tueur ! "

.-- Vous voulez m'accuser de l'intention de faire un meurtre ? crie Hélion en colère. Vous pouvez toujours essayer. Jamais, misérables grues, vous ne pourrez assez bien parler, pour dire ici, que je cherche la mort d'Ibis. Vous n'étiez pas sur la bateau, lorsque fut tramé le complot qui devait le supprimer, stupides volatiles. Vous n'y étiez pas. Il n'y avait que des oies.

L'ignoble Hélion s'était trahi. Jamais Ibis, ni personne d'autres n'avait dit que seule les oies faisaient partie du voyage.

Consternation ! Et que faire en pareil cas ? Sur le Mont Faron, on ne rend la justice que pour sauver des innocents. Il n'y a pas de prison. Seul un exil éternel peut être exigé. Mais que faire d'un être inscrit indéfiniment et pour toujours au rang des assassins multirécidivistes potentiels ?

Le danger était trop grand pour Ibis. Il n'était plus en sécurité nulle part.

Alors les ours sont arrivés. Ils ont emmené Hélion et on n'a plus jamais entendu parler de lui. L'ont-il tué ou enchaîné à leur troupe, pour le traîner dans leurs terribles marches en Sibérie ou en Alaska ? Sont-ce les cris du Répugnant que l'on entend parfois mugir sur les steppes ?

On ne peut surtout jamais dire : " A cruel, cruel à demi ", car même les ours sont moins redoutables qu'un humain de la trempe d'Hélion. 

C'est ainsi que fonctionne la République des Animaux. Elle montre que même les grues ont leur rôle de sauveteurs et que la Justice peut enfin être rendue en toute équité. Les bêtes ne sont cruelles que lorsque c'est vraiment nécessaire pour leur survie. 

                                                    Ce qui n'est pas toujours le cas pour les êtres humains.

 

                                                                                                                                                                 


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